Entre
être et disparaître, s'inventer
... ou dis-courir ! [*]
Porté,
ballotté sur le grand fleuve des mots, dans leur
mouvance sans fin, tel Moïse fendant, séparant
les eaux pour faire passage, un silence soudain se pose,
espace d'où surgit un cri : " mais qui suis-je
donc ? ". Le fleuve fait stase, les mots manquent,
une béance palpite...
La question de l'être est fort déplaisante
! D'autant qu'elle s'impose plus qu'elle ne se pose, brisant
la vêture narcissique du discours, jetant bas la muraille
sonore des mots. D'autant qu'elle draine, en elle, les pires
détresses où le sujet choît, happé,
aspiré dans un sombre vertige, celui du disparaître...
En dire mots, dévoile un peu la fonction du mot,
pansement sur la béance produite par l'éprouvé
corporel d'Être : panser la blessure, ou la penser,
c'est idem.
Mais ce qui est à entendre, c'est qu'à poser
la question de l'être, s'éprouve les affres
du disparaître ! Il y a là une accolade, un
lien fondamental. En quoi, c'est ce que nous allons tenter
de parcourir.
Tenter ? Oui, car nous ne pouvons ignorer ce que toute pensée,
tout discours "doit" au refoulement.
Disparition,
dissolution... C'est déjà un mieux (-être)
lorsque quelque élaboration permet d'inscrire sur
l'abîme un mot : mort, désêtre, solitude,
s'extraire et contenir cet éprouvé trop en-corps,
trop là. Grâce aux mots, ça panse, ça
éloigne de l'horreur pourtant indicible du disparaître.
Ç a panse, et ça produit - de toute urgence
! - que ça pense... Voilà bien où se
situe cette "trouvaille", le penser. Face à
cette accolade indissociable, aliénante de l'être
à la mort, penser permet de séparer, de disjoindre
l'être de sa mort, en créant un espace tiers,
un intervalle où peuvent dès lors être
mis en jeu, en élaboration, les termes même
de l'accolade. Ainsi, autant l'être que son néant,
ça donne à penser, ça fait tenir discours
!
Espace (transitionnel, oui), scène où s'élaborent
ces contenants, sur la base, ou plutôt sous la poussée
d'un déplaisir extrême, jusqu'au point final
de l'illusion : " je pense, donc je suis ". Néanmoins,
le gain, certes momentané, est une certaine épaisseur
de l'existence, un sentiment d'identité, mais sur
la base de l'oubli du " qui suis-je ".
Lieu d'un déplaisir extrême : c'est dire que
penser se fait sur le mode du travail du deuil et selon
le travail du rêve. Mais là, d'un deuil interminable
: " à peine né à la vie et me
voici déjà mortel. Pire, je ne sais pour combien
de temps... ". Ça donne à penser.
Or penser, c'est aussi, grâce à la mise en
mots, faire du temps, faire le temps, faire temps : soit
différer, s'éloigner de la mortelle accolade.
Nous savons bien quel espoir nous fait dire : la pensée
est immortelle ! Penser même, produit le sentiment
d'existence, une certaine plénitude, une chaleur,
au point de faire de son penser, de son dire, une vêture,
une armure narcissique : " voyez comme je pense bien
= comme j'existe bien ". Mon penser me donne identité,
pour un temps car le " qui suis-je ? " ne cesse
de faire retour.
Aussi est-il tenable de dire que le penser est le symptôme
de l'être, compromis entre mort et être. Si
l'éprouvé (sur le mode de la détresse
physiologique) du disparaître suscite la question
de l'être, celui-ci pousse à se penser sur
le mode du deuil, dont le versant positif, quand même,
est de créer du temps (à vivre), extirpant
du mortel figeant, propulse dans l'oubli et met le sujet
en mouvement. Parcourant le champ des pensées, des
discours, il crée et se crée. Ce dont le narcissisme
se soutient, lieu d'une certaine autoconservation, voire
sur un mode délirant, lieu hors temps, d'immortalité,
visée d'une béatitude céleste : là
où, justement, de penser, il n'en plus besoin.
Narcisse : de cette pensée qui me soutient, j'en
fais discours, pour me faire apparaître, paraître
aux autres afin que leur reconnaissance me donne plus d'identité.
Ou bien : mon adhésion au discours d'un autre, à
la pensée d'un autre, vient en soutien à mon
travail, soutien dont je peut tirer des bouts pour identité
de moi. Économie : ne pas s'inventer, mais faire
reprise en écho d'un dire autre, en faire identité.
Dans cette dyade être-mort, la mort reste l'impensable,
l'hors mots : réel. Pourtant, les " essais "
ne manquent pas, la psychanalyse n'y fait pas défaut.
Reste qu'il est plus aisé (soit moins éprouvant)
de parler de castration, par exemple.
Impensable : il y a à faire deuil d'une maîtrise
de la mort (grâce aux mots, au penser, à la
biologie) pour uvrer 1'être. Paradoxe : faire
le deuil d'être mortel ! Travail impossible, ou plutôt,
interminable. Tâche que la mort donne à l'être.
Faire deuil, soit créer un espace, inter-valle, un
creux séparateur (entre être et mort) où
dés lors peut s'inscrire : fantasme, penser, manque,
désir, etc... Ce qui est porteur de sentiment d'existence.
Ainsi est-ce la mort qui donne la vie !, qui en est la source
motrice, mais qui ne la donne pas en continu ; la dépression
fait coupure et ramène à l'aliénation
première.
Côté de l'être : là se produit
un mythe, une tâche de destruction particulière
: faire exister un temps où la vie était,
mais non connectée à la mort. Donc avant l'être.
Alors, par exemple, la gestation. Là ça vit,
béat, mais ça est-il ? Mythe de l'Eden, nécessairement
perdu, que le penser vise à retrouver. Mais les mots,
le penser entraîne plus loin, beaucoup plus : et avant
? Où je étais ? Sinon dans la pensée
d'un autre, son désir, voire de deux autres. Pensée
et désir d'où l'être me fût donné.
Transmis.
Transmission de l'être, symbolique : qui permet de
passer au-delà de ma propre disparition. A mon tour
d'engendrer, de transmettre. Il restera, à ma disposition,
un temps au-delà du mien, un symbole porté
par un autre. Une certaine a-moralité s'atteint,
mais laisse insatisfait, quand même, mon narcissisme.
Ê tre mort, c'est un cycle d'aliénation - séparation,
et non un axe linéaire, avec un temps premier puis
un temps second, qui serait définitif.
Cycle : à trop de séparation, quelque chose
pousse à se ré-aliéner. A trop d'aliénation,
quelque chose pousse à séparer (ou se parer)
: la vie amoureuse en est la meilleure représentation.
Cycle, moteur de l'existence.
Ê tre-penser-mort, c'est une représentation,
structurée sur le mode du fantasme. L'imaginaire
est une vêture sur la béance, qui donne épaisseur,
soit le sentiment d'exister.
Sa défaillance fait pathologies, défaillances
de la vêture, du mode de penser :
- Penser schizophrénique, qui tente de faire face
à un trou dans la pensée du soi, creusé
par l'absence de cadre, de contenant, de séparation.
- Penser paranoïaque, qui résulte d'un trou
fait par la pensée de l'autre, de la séparation.
- Penser maniaque qui met au-dehors le trou qu'on porte
en soi, comblant d'une profusion de mots ce vide qui dénonce
l'absence de pensée.
Autant de pensers inscrits dans le même creuset.
Dyade aliénante, qui peut se mettre en mots selon
:
- L'être et la mort (ou le néant : cf. Sartre,
penseur)
- La mère et son absence (cf. la bobine et les premières
mises en mots)
- L'enveloppe et la solitude (le cadre)
- Eros et thanatos.
Etc...
Il
reste de tout cela, que penser le penser est une vaine entreprise,
dont le point d'illusion serait qu'il est possible de contourner
le refoulement ! Qu'une certaine pensée se développe
en " moi ", effet dont le moteur est le retour
du refoulé déjà pris par un travail
de substitution pour qu'il y ait émergence et devenir
conscient.
Alors, en quels termes peut-on parler de cette accolade
première, sans que ce soit déjà - et
trop - une élaboration fantasmatique ? Reste que,
elle s'éprouve. Et si, " à chacun ses
mots pour le dire ", ces mots là sont porteurs,
à eux seuls de l'histoire des refoulements individuels.
Voir l'usage du mot, usage qui est porteur de la marque
même de la castration : - mots policés par
l'obsessionnel, - théâtralisés par l'hystérique,
- évités par le phobique, - fétichisés
par le pervers, - chosifiés par le délirant.
Ou bien, le recours à une construction mythique (par
renversement du fantasme) : par exemple, ce temps où
se saisit moi - non moi, ou encore, moi-plaisir et moi-déplaisir.
Il reste, quelle que soit l'élaboration et la forme,
que c'est d'un trouble, d'un déplaisir, toujours
là, que le penser prend son essor et son ressort.
Le penser, comme la sexualité, naît d'un trauma,
d'une effraction, d'une défusion. Un trou se creuse,
autour ou au-dessus duquel ça manque : alors ça
désire, ça pense. Si dans le registre sexuel,
ce trou se colmate par la construction du fantasme, cicatrice
du trauma, dans le registre du penser, et bien en va-t-il
de même.
Le
penser étant (brièvement) situé, retournons
à notre actuel et quotidien, sous un angle différent
: qu'est-ce qui est en jeu lorsque, tel un écho,
j'adhère à la pensée, au discours d'un
autre que moi ?
Le fil, l'hypothèse qui nous guide : dès lors
qu'un penser se trouble, défaille, afin de ne pas
en ressentir les effets en termes de trouble de 1'identité
(qui suis-je ? ) se répète quelque chose qui
me pousse à faire lien à un objet (du savoir),
et en prendre le discours, m'en vêtir et éprouver
une identité.
Comme rien n'est jamais vraiment acquis, la vêture
a son temps : en place d'un " qui suis-je " ainsi
contourné, surgit dès lors un " comment
faire ! " tout aussi déprimant.
Ce
qui dans la pratique fait glisser, subrepticement, de entendre,
à comprendre l'autre. Glisser de " je "
à " tu ", soit encore : de " qui suis-je
" à " qui est tu ? ".
Avançons. Ce qui est à interroger, dans un
premier temps, n'est pas l'objet (Freud, Lacan, Klein),
mais le lien à l'objet. C'est la question du transfert,
du lien à un maître, ou plutôt - ceux-ci
était morts - du lien à leur discours, leur
uvre. De quoi je me soutiens là ?
Exemple : pour Freud, ses écrits dévoilent
que pour lui, la femme fut son énigme. C'est au seuil
des années 30 qu'il commence à pouvoir en
dire quelque chose. Depuis, bien des travaux, et notamment
de femmes. Pourtant, j'entends toujours repris, ressassé
quand ce n'est pas pontifié : la femme est une énigme...
Signe de transfert.
Autre exemple (plus risqué celui-ci...) : lorsque
Lacan dissout son école, il précise son sentiment
d'échec à n'avoir produit que des perroquets
! Ce qui est tout à son honneur, au soir de sa vie,
de conclure sur un échec. Seulement, le discours
du maître circule, mot à mot, avec si peu d'espace
pour faire question !
Signe de transfert.
Dans son parcours dipien, son enquête d'un savoir
sexuel, l'enfant cherche, mais en supposant que quelqu'un
sait déjà : soit le père, dont la possession
de l'objet du désir (la mère) est la garantie
même qu'il sait. Le penser de l'époque tente
ainsi de s'approprier une part du savoir du père,
savoir sur la castration, savoir qu'il ne donne pas. Là
se noue le désir (de savoir) et l'interdit (dipien)
; s'y noue aussi le penser et la castration.
Devenu grand, c'est sur ce modèle qu'il continue
à questionner une série de maîtres (de
la castration), tentant d'accéder à ce savoir,
questionnant l'uvre du maître. Mais dans ce
lieu s'y glisse l'autre versant du désir, l'interdit
: ici interdit de penser, non la castration, mais sa castration
; et donc de penser son lien au maître.
La demande de significations pousse à s'aliéner
à un Autre : maître, dieu, nature, astres,
etc... Autant d'évitements de la question de l'être,
de sa castration. Demande d'amour, car s'il m'aime, il me
donnera la connaissance ultime ! A coller à son dire,
sa pensée, j'échappe à l'éprouvé
de la castration.
Me
voici donc, questionnant mes liens, questionnant les discours
et théories des autres : en tant qu'élaborations
de leur " qui suis-je ". Me voici, là,
ayant donc à réinventer, c'est-à-dire
toujours du côté de la question, jamais close,
toujours en devenir, me dévêtant de mes certitudes
(et je suis, de fait, de plus en plus frileux ! ), face
aux vertiges.
Nota, : sans ignorer le risque, en vieillissant, d'un retour
en force du narcissisme : l'analyse d'enfants est trop dure,
ou le souci de réifier - ses murailles face au disparaître.
Ce qui se dévoile avec le souci de mathématisation
de l'être chez nos vieux maîtres : Lacan et
ses mathèmes, Piaget et ses équations, Anzieu
et ses combinaisons de feuillets (quel nom, feuillets !).
Je pense à Freud, qui jusqu'au bout fut un clinicien
(cf. les notes de 1938).
Ce
que ce propos visait, c'est, simplement (oui !), qu'à
la question : être psychologue, être psychanalyste,
être philosophe, etc... il n'y a rien à attendre
de l'adjectif, lieu illusoire d'identité, lieu de
masque tragique (car trop défaillant). Il ne s'agit
que d'être, être en cours, à inventer.
Sans cesse.
A ce prix, peut-on accéder au " entendre "
en tant qu'être, castré, et dépasser
le " comprendre ", non pas soi mais l'autre, essai
désespéré d'avoir du phallus.
C'est de cet être, de cet entendre, que quelque chose
peut faire réponse, à cet autre qui me parle,
jusqu'au point de son " qui suis-je ? ".
Sinon, il n'y a plus que dis-cours.
[*]
Paru dans Dédale, mars 1988, n° 20. En réaction
à un Colloque et ses discours.
(1)
www.psychanalyse.lu